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N° 51 – OCTOBRE 2017



Sommaire




Éditorial


Chers amis,

La rentrée s’est faite avec un nouveau cycle de conférences préparé par Jean-Jacques Schwien : nous avons porté leur nombre à six, pour renforcer notre offre culturelle. Ces conférences sont suivies par un public nombreux et enthousiaste.

La première s’est déroulée le 9 octobre, avec comme sujet la menace permanente sur l’architecture vernaculaire et l’effritement constant du nombre de maisons traditionnelles, qu’elles soient à pans-de-bois ou non.

Clémentine Josseaume, responsable de la commission « Sentinelles » de l’Association pour la sauvegarde des maisons d’Alsace (ASMA), estime à plus de 300 le nombre de disparues chaque année, et cela tant par la pression foncière que par le changement des techniques de construction, avec pour corollaire la disparition des savoir-faire.

Si l’on rajoute à cela la très grande raréfaction des subventions publiques, voire l’hostilité de quelques élus à ces « vieilleries », on comprendra mieux l’inquiétude quant à ce patrimoine, qui contribue pourtant de façon essentielle à l’attrait touristique de l’Alsace. Pour finir d’évoquer la détresse du patrimoine villageois, le drame est aussi la disparition presque systématique des granges et des étables, pour ne laisser au mieux que l’habitation : en perdant tout ce pan d’archéologie agricole, on aboutit à un mitage du bâti rural.

Enfin, j’aime à rappeler que ces colombages n’étaient pas que l’apanage des maisons ou des fermes, mais que ce type de construction pouvait représenter une part importante du bâti de nos chers châteaux ! Les ruines ne sont fréquemment que les solins de bâtiments en bois, notamment dans les basses-cours, et les grands rochers des Vosges du Nord n’étaient le plus souvent que le support de hautes constructions en pan-de-bois, reposant sur des solives logées dans des rainures au sommet de la plate-forme de grès.

La complémentarité des types de construction, en pierre et en colombage, est un peu à l’image de nos sociétés œuvrant pour la sauvegarde du patrimoine : une collaboration est indispensable pour assurer la survie de notre culture.

Notre première sortie a été également un beau succès, avec la découverte, pour beaucoup, des travaux de fouille et de consolidation au château du Grand Geroldseck. Le Centre de recherches archéologiques médiévales de Saverne (CRAMS) et l’association Pro Geroldseck réalisent, dans le cadre d’une fouille programmée, l’étude du système d’entrée du château et la mise en valeur de toute la ruine. Bel effort qui montre le dynamisme de la recherche bénévole en Alsace, et le chemin à suivre par notre Société.

Les fouilles en cours au Grand Geroldseck, dirigées par Bernard Haegel, portent sur le dispositif d’entrée du château © G. Bronner, 2017


Je tiens enfin à fêter notre assemblée générale du 14 octobre 2017, qui célèbre à Strasbourg le renouveau de la ville entre 1870 et 1930.
La visite de l’exposition « Néogothique ! » à la Bibliothèque nationale universitaire (BNU), dirigée par notre ami Georges Bischoff, a clôturé cette journée où, lors du traditionnel compte rendu d’activité au Palais Universitaire, j’ai annoncé ma décision de ne pas me représenter au poste de président de la Société, décision motivée pas l’impératif besoin de renouveau, après 32 ans d’un « règne », qui aura vu bien des choses changer, ne serait-ce que les moyens de communication. Un nouveau souffle doit être trouvé dans le cadre de cette nouvelle grande région, où l’Alsace doit survivre.

Guy BRONNER





Quels projets d'extension pour le chantier du « Lieu d’Europe » à Strasbourg


Rappelons que ce nouvel équipement, propriété de la Ville de Strasbourg, est bâti sur l’emprise d’un domaine du XVIIIème siècle qui, au sein d’un parc, comportait des constructions diverses (portails, manoir, serre, glacière, pavillons, orangerie, statuaire, etc.), certaines ayant été un peu malmenées lors de la conversion du site (phase I)* opérée sans expertise patrimoniale autorisée. À la demande des associations de sauvegarde de la Robertsau et de la SCMHA, la Ville a depuis pris en considération certaines revendications touchant en particulier la remise en état d’une serre métallique du XIXème siècle très dégradée et la restauration de sept statues mythologiques stockées dans un garage. D’ores et déjà, et sur nos conseils, un constat d’état de la statuaire a été produit par le spécialiste Jean Délivré : l’urgence d’intervenir est grande. Un crédit de 720 000 €, inscrit au contrat triennal 2015-2017, a été réservé par la Ville dans le cadre des travaux d’agrandissement-amélioration envisagés en phase II. Afin d’associer tous les acteurs à l’élaboration du cahier des charges, deux réunions publiques ont été organisées (9 juin et 9 juillet 2017), sous la présidence de l’adjointe aux Affaires européennes et internationales de la Ville, Mme Nawel Rafik Elmrini. Parmi les intervenants, deux groupes se distinguent : d’un côté les « pro-européens », majoritaires, préoccupés essentiellement par le rayonnement, évidemment très souhaitable, de l’institution européenne – mais passant par un agrandissement du Lieu jugé trop exigu et manquant d’ambition – (principal intervenant : M. Henri Mathian, président du comité de soutien pour l’extension du Lieu d’Europe) ; de l’autre côté les « pro-patrimoine » régionaux (SCMHA), locaux (ADIR, ADIQ, Kartier Nord, Blog de la Robertsau), les « pro-environnement » et les « pro-bio-diversité » (dont la Ligue de Protection des Oiseaux). Lors de la deuxième réunion tenue sur le site même du Lieu d’Europe, visité pour la plupart des participants pour la première fois (partie du parc fermé au public), la Ville avait invité à s’exprimer les différentes parties prenantes dont notre Société, ainsi que l’architecte et urbaniste Alexandre Chemetov. Ce dernier a présenté une analyse écologiquement sensible et non brutaliste du site, suggérant d’imaginer un développement plus singulier pour ce Lieu qui, dans son état actuel et en dépit de son grand potentiel, ne lui paraît pas « incarné », rejoignant l’avis émis au nom de la SCMHA.

Allégories de l'Eau et du Feu (XVIIIème siècle) et serre métallique (première moitié XIXème siècle) © Dominique Toursel-Harster, 2017


D’ores et déjà, sont actées les dispositions suivantes.

La remise en état de la serre métallique, structure devenue rarissime dans la région, demandée par notre Société, reste un engagement de la Ville, mais compte tenu du coût des travaux, elle ne sera pas incluse dans l’enveloppe des 720 000 €. La SCMHA rappelle l’exemple réussi de la restauration-réutilisation d’une serre au Musée de la Vie Romantique à Paris. Il conviendrait aussi de conserver tous les éléments ou ustensiles liés à la fonction première de la serre et encore présents sur le site.

L’assurance a été donnée de restaurer la statuaire du XVIIIème siècle, rongée par une peinture corrosive, ainsi qu’un puits de 1729, abîmé lors des travaux. Aucun détail n’a été fourni, mais il semble que l’intention soit de concentrer les efforts sur les quelques statues les moins abîmées, afin d’en décorer le parc alentour lors de son futur réaménagement. Quid des éléments non exposés, à stabiliser chimiquement et entreposer à tout le moins dans les réserves d’un musée de Strasbourg ? Bientôt, la statuaire caractérisant l’art des jardins à l’époque de Louis XIV sera plus rare encore que les vestiges de l’Antiquité…
Sous réserve de délocalisation et d’une réflexion globale visant à repenser le projet, il s’ajoutera inéluctablement de nouvelles constructions au site actuel, ainsi qu’un espace démontable pour l’accueil de groupes. Ces bâtiments densifieraient encore davantage l’espace urbain strasbourgeois, tout en brouillant définitivement la lecture d’un parc historique arboré déjà réduit en superficie, mais auquel sont très attachés les robertsauviens.

*voir TOURSEL-HASTER (Dominique). — Du domaine de Turckheim dit Kaysersguet à Strasbourg au Lieu d’Europe (1751-2013) : une campagne strasbourgeoise en mutation. Cahiers alsaciens d’archéologie, d’art et d’histoire, 57, 2014, p. 115-131.

Dominique TOURSEL-HARSTER





Un objet de musée : Les aiguières de Sainte Cène d'Illzach


Les aiguières destinées à contenir le vin pour la célébration du sacrement de la Sainte Cène font partie des objets du culte protestant. Cette paire, provenant du temple réformé d’Illzach (Haut-Rhin) comprend deux pièces, semblables mais non identiques, qui sont l’œuvre du fondeur d’étain mulhousien Jean Schmerber. Elles datent du début du XIXème siècle (indications de Jacques Bastian, que je remercie vivement).


© Musées de Strasbourg, Mathieu Bertola


Ce sont là des pièces de forme ramassée, plus ventrues que piriformes, dont la lourdeur est accentuée par celle des grands becs verseurs. Le poucier, qui permet d’ouvrir le couvercle d’un seul mouvement du pouce, porte un léger décor godronné, tandis que le bouton ornant le couvercle affecte la forme d’un chou encore fermé. Même si elles n’ont pas l’élégance des pièces du XVIIIème siècle, ces aiguières témoignent de la persistance de l’artisanat de l’étain au début du XIXème siècle, en dépit d’une diminution du nombre de fondeurs et d’un déclin artistique.

Bien que mal imprimé, le poinçon des fondeurs d’étain figure sur l’anse des récipients : il s’agit d’un ange tenant une épée et une balance et auprès duquel on identifie un des mots du label Fein englisch Zinn (« Étain anglais fin »), rappelant que les mines d’étain anglaises approvisionnaient le continent en matière première depuis l’antiquité, plus précisément depuis l’Âge du Bronze, au 2ème millénaire avant notre ère.

Propriété de la ville de Mulhouse, le village d’Illzach adopte comme elle la Réforme calviniste et son premier pasteur est nommé en 1527. Le temple actuel, toujours voué au culte, est construit en 1695, après l’arrivée de familles suisses qui augmentent le nombre d’habitants de la commune. C’est sans doute au XVIIIème siècle que la paroisse a compté le plus grand nombre de fidèles, ce qui explique qu’elle ait encore commandé au début du XIXème siècle deux récipients de grande taille (39,5 cm de haut pour un diamètre de 18 cm), pouvant contenir suffisamment de vin pour une célébration réunissant l’ensemble de la communauté paroissiale. Lors de la Sainte Cène, qui commémore le déroulement du dernier repas du Christ, décrit dans les Évangiles, les fidèles reçoivent chacun un morceau de pain et boivent une gorgée de vin dans une coupe à pied élevé, régulièrement remplie depuis l’aiguière.

La paroisse réformée d’Illzach a fait don de ces deux aiguières de Sainte Cène au Musée Alsacien de Strasbourg, où elles sont exposées dans la section consacrée à la religion.

Malou SCHNEIDER





Comptes rendus critiques / Nouvelles parutions


KELLER (Daniel). — Le sceau, empreinte de l’Histoire. Sigillographes et sigillographie en Alsace. Strasbourg : Fédération des sociétés d'histoire et d'archéologie d'Alsace, 2017. 142 p. : 322 ill. (Alsace Histoire ; 10).

Par Thomas BRUNNER Université de Strasbourg - ARCHE EA 3400 Faculté des Sciences historiques Institut d’histoire du Moyen Âge

Disons-le d’emblée, ce nouvel ouvrage de la collection Alsace Histoire est indispensable pour quiconque veut découvrir la sigillographie en Alsace. Si Daniel Keller part d’une conception large de l’empreinte qui englobe aussi bien les poinçons des orfèvres que les scellés judiciaires (p. 14-15), il traite toutefois essentiellement du sceau au sens classique du terme. Sans ignorer les époques antique et contemporaine, il se focalise sur les âges d’or médiévaux et modernes. Le volume est organisé en trois temps.

Conçue comme une introduction générale à la sigillographie, la première partie (p. 9-48) décrit ces objets que sont les sceaux depuis leur matérialité jusqu’aux typologies thématiques des images, tout en rappelant que ces riches sources iconographiques doivent être réinscrites dans les arts de leur temps, comme le montrent les types inspirés de dessins de Schongauer (p. 45-46).

L’auteur a aussi le mérite de faire une large part aux matrices de sceau, trop souvent négligées (p. 28-37). Consacrée aux « sceaux, témoins de l’histoire d’Alsace » (p. 51-98), la partie suivante adopte une présentation chronologique qui part de l’intaille de l’empereur Commode trouvée à Biesheim pour arriver au sceau de la Vème République. Une série de cas, souvent donnés sous forme de liste, vient illustrer les différents types de sceaux présentés en fonction des sigillants, comme pour les sceaux épiscopaux (p. 55-60) ou les sceaux de ville (p. 68-75).

Le lecteur devra toutefois prendre garde à dépasser l’impression d’exhaustivité qui pourrait ressortir de ces énumérations : celles-ci posent avant tout des jalons. L’auteur a semble-t-il pris le parti de suivre le déroulement de l’histoire de l’Alsace pour l’illustrer par les sceaux, si bien que pour évoquer l’Austrasie à travers la figure de sainte Odile, il présente les sceaux de l’abbaye de Hohenbourg du XIIème siècle (p. 53), ce qui pourrait être source de confusion. Peut-être aurait-on gagné à inverser la perspective en traitant le sceau – dont la diffusion sociale au Moyen Âge central est bien rappelée p. 17 – comme un acteur historique ?

Abordant « les ressources en Alsace », la dernière partie (p. 99-125) recense les institutions où des sceaux sont actuellement conservés en Alsace. Chercheurs et amateurs y trouveront sans conteste un outil précieux. Le petit hommage aux sigillographes locaux (p. 125-126) justifie le sous-titre de l’ouvrage, même s’il est moins utile que les références bibliographiques (p. 127-132) réparties entre une bibliographie rétrospective de la sigillographie alsacienne et quelques ouvrages généraux.

On regrettera qu’en dépit de l’érudition qu’on lui connaît, D. Keller ait choisi de ne pas s’adresser plus nettement au monde de la recherche en se restreignant à une poignée de titres qui limitent les possibilités d’approfondissement : sont ainsi absents les travaux allemands et suisses sur les régions voisines de l’Alsace ou des auteurs tels Toni Diederich ou Markus Späth. Une bibliographie plus développée aurait fourni aussi bien aux étudiants qu’aux amateurs une passerelle plus efficace vers les travaux universitaires.

Ainsi, le glossaire en français, nécessaire au néophyte, dispose judicieusement d’une traduction des termes en allemand (p. 133-135). Or de simples petits renvois aux notices du Vocabulaire international de la diplomatique (référencé pourtant deux fois p. 131 !) auraient été suffisants pour établir une articulation avec le monde académique. Le volume se clôt sur un index des noms propres (p. 137-140), mais pour le sigillographe, même amateur, il aurait été plus utile de disposer d’un index ou d’une table générale des dizaines de sceaux et de moulages reproduits (ceux du Musée de La Petite-Pierre étant malheureusement rarement datés).

Ces quelques manques résultent au fond de l’ambivalence quant au public visé. Pour le grand public, c’est une initiation magnifiquement illustrée à cette science de l’érudition souvent méconnue, et en ce sens, le pari est gagné.

Mais pour les étudiants ou les chercheurs, c’est essentiellement une mise-en-bouche qui appelle des lectures complémentaires. Espérons que pour tous, ce soit une incitation à aller enfin explorer les riches collections alsaciennes de sceaux !

BOLLE (Gauthier). — Charles-Gustave Stoskopf, architecte. Les Trente Glorieuses et la réinvention des traditions. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2017. 334 p. : ill. (Art & société).

Par Daniel GAYMARD

Portrait de Charles-Gustave Stoskopf vers 1960, par Alice Bommer © Collection Nicolas Stoskopf


Cet ouvrage est issu d’une thèse en histoire de l’art et de l’architecture. Celle-ci se fonde, et ce ne sont pas là ses moindres intérêts et mérites, sur un dépouillement minutieux des fonds de l’agence de l’architecte Charles-Gustave Stoskopf (1907-2004), des documents administratifs y afférents, ainsi que de ses écrits. L'auteur analyse et décrit l’œuvre et le personnage de manière tout à fait objective.

La première partie s’intitule : « Formation, réseaux et carrière entre Strasbourg et Paris ».
Il s’agit du récit biographique et chronologique de la trajectoire de cet architecte hors normes. Pour ceux qui ne le connaissent pas, on y découvrira ce qu’était la vie des étudiants en architecture à l’école des Beaux-Arts à Strasbourg puis à Paris, ainsi que l’aventure du Grand Prix de Rome, dont Charles-Gustave Stoskopf sera lauréat en 1933.

Une de ses premières œuvres sera sa participation à la conception du pavillon de l’Alsace de l’Exposition Internationale de 1937 à Paris. Le démarrage des commandes et de la carrière se produit après la guerre, lorsqu’il est nommé, par le Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU), architecte chargé de la reconstruction des villages gravement sinistrés suite aux combats de la poche de Colmar.

À cette période alsacienne succédera l’ère de la politique des grands ensembles, dont il devient un des acteurs en Alsace et surtout en région parisienne, où Charles-Gustave Stoskopf obtient un grand nombre de commandes.

Durant cette période, de 1954 à 1974, il construira environ 45 000 logements, dont 5 000 en Alsace. Son principal commanditaire était la SCIC (Société centrale immobilière de la caisse des dépôts et consignations). Il emploiera à son apogée jusqu’à 80 collaborateurs, répartis entre ses agences de Paris, Strasbourg et Colmar. Il construit des équipements, des centres commerciaux et des édifices religieux, principalement en fin de carrière.

La liste exhaustive de cette production considérable et plurielle, qui dépasse six cents œuvres, figure en fin de l’ouvrage. En cheminant dans Strasbourg, par exemple, on se situe toujours dans un périmètre de moins d’un kilomètre d’une de ses réalisations ou de celle d’un de ses associés et dont il fut le coordonnateur. Parallèlement, il se consacre à l’enseignement en tant que patron chef d’atelier et directeur de l’École d’Architecture de Strasbourg de 1945 à 1967.

La deuxième partie a pour titre : « Jalons d’une production intime et monumentale ».
C’est le chapitre le plus intéressant. Gauthier Bolle analyse, grâce aux fonds documentaires et aux témoignages, l’élaboration des projets, montrant entre autres les aléas de la création architecturale. Sont relatées les nombreuses contraintes, souvent ignorées du grand public, fixées par la commande ou que le concepteur s’est fixé à lui-même. On voit en premier lieu le Pavillon d’Alsace de l’exposition internationale des arts et techniques, témoignant d’une esthétique qui se cherche entre tradition et modernité. C’est par excellence une œuvre de jeunesse, pleine de fraîcheur et de spontanéité.

L'inspiration « régionaliste » se concrétisera avec les productions de la reconstruction des bourgs haut-rhinois d’Ammerswihr, Sigolsheim, Mittelwihr et Bennwihr. Ici l'architecte restitue « à la moderne » et avec bonheur l’ambiance et l’esprit de ce que furent ces agglomérations avant leur anéantissement, mais sans pastiche. Les îlots ne sont plus exactement les mêmes, mais les volumes et le style des maisons ont un caractère rassurant. Charles-Gustave Stoskopf était viscéralement alsacien et cela se ressent particulièrement dans ces œuvres, où s’exprime discrètement sa sensibilité. Il semble qu’il y ait bénéficié d’une grande liberté.

Vue vers 1965 de l’ensemble immobilier construit entre 1955 et 1958 par les architectes Charles Gustave Stoskopf, Walter Oehler et Alfred Fleischmann place de l’Homme-de-Fer, place Kléber et rue du Fossé-des-Tanneurs à Strasbourg ; à l’arrière-plan, la tour Valentin-Sorg © Wollenschlaeger ; extrait de archi-wiki.org


Le plus important en volume de sa production réside dans les grands ensembles de logements collectifs, correspondants à la politique des années 1950 et 1960 en matière d’habitat social. Ces grandes cités qu’il réalise appartiennent à la famille des « hard French », qualificatif désignant à la fois le monopole de la commande (SCIC) et le type de composition des plans masse, où règne l’orthogonalité pour distribuer des bâtiments en forme de barres et de tours. Telles seront les grandes cités de la région parisienne (Bondy, Bobigny, Vernouillet, Poissy, Les Mureaux et Créteil).

Les cellules d’habitation, par la force des choses, sont en elles-mêmes assez stéréotypées, mais là où l’architecte se distingue, c’est dans la composition générale, où prédominent les grands axes, les points de vue, des espaces amples et dégagés composés avec la végétation. La formation classique, le langage académique et la recherche de monumentalité n’y sont bien sûr pas étrangers. Plus tardivement cependant, on verra apparaître des compositions plus souples, tels les plans circulaires des projets de la cité de Créteil, ou la cité nucléaire de Cronenbourg en banlieue strasbourgeoise.


La troisième partie, appelée « Caractère d’un patrimoine singulier : un passé toujours vivant »,
est consacrée à une étude plus formelle de la manière dont l’architecte a répondu à cette question importante de l’urbanisme : loger et composer. La réinvention des traditions n’occupe qu’une partie finalement mineure dans l’ensemble de sa production.

L’analyse examine ensuite la conception des équipements des cités, centre commerciaux d’un nouveau genre, quelques écoles aux formes traditionnelles, et aussi les édifices religieux ; ces derniers (Les Mureaux, Créteil, Lingolsheim, Colmar, Saint-Amarin, Bischheim ou Bobigny) présentent de grandes variétés formelles, mais toujours dans la rigueur et le dénuement. Enfin sont étudiés les registres constructifs où il s’inspire des productions du moment. Compte tenu de la grande diversité des œuvres et de leur étalement dans le temps, on ne peut dégager un « style Stoskopf », mais plutôt un esprit. Sur le plan spécifiquement constructif et structurel, l’architecte ne peut être considéré comme un innovateur.

En bref, cette biographie est très dense parce que le sujet l’imposait pour révéler les multiples facettes de cette œuvre plurielle. Elle permet de prendre conscience du processus de création, depuis l’idée initiale jusqu’à la réalisation finale.

L’ouvrage fait largement appel aux allocutions et aux écrits de l’architecte à titre de profession de foi ou de justification, qui peuvent être subjectifs. Aussi, on regrettera l’absence de témoignages extérieurs, de personnes l’ayant côtoyé ; mais à la décharge de l’auteur, beaucoup de celles-ci ne sont plus de ce monde, même parmi les plus jeunes générations. Néanmoins on peut découvrir, en lisant entre les lignes, la personnalité complexe de l’homme que fut Charles-Gustave Stoskopf : architecte, artiste-peintre, homme d’affaire habile, mandarin, rêveur, sévère et ironique dans ses jugements, séducteur, alsacien, parisien, conciliant, rigide, traditionaliste et moderne. Au-delà de l’homme, l’ouvrage permet de mieux pénétrer une large page de l’histoire de l’architecture de notre pays et de l’Alsace en particulier.





À voir : ÀBKENIPST ! CLIC CLAC Images du musée alsacien avant/après


La création du Musée Alsacien a constitué un moment important de la vie strasbourgeoise dans la première décennie du XX ème siècle. Dès l’origine, l’objectif de l’entreprise était « de conserver aux générations futures les témoins du passé ». 1904 est une année d’activité foisonnante. Tandis que la maison du 23 quai Saint-Nicolas est progressivement transformée en musée, Léon Dollinger, un des deux gérants, lance une campagne photographique à travers l’Alsace. Suivant la même démarche de préservation de la mémoire d’une culture en voie de disparition, ces vues « ont pour objet de peindre la vie alsacienne, reproduisant des sites, des maisons et des détails d’architecture, des scènes de la vie populaire, des costumes, enfin les pièces les plus caractéristiques de nos collections ».

Elles vont être publiées sous forme de planches, sous le titre d’« Images du Musée Alsacien ». Livrées par lots de quatre, elles paraissent six fois par an dans des chemises de couleur vive où figurent des publicités et sont envoyées à plus de trois cents abonnés. 264 images sont éditées entre 1904 et 1914, lorsque la guerre interrompt l’entreprise.

Maison du début du XVIIème siècle à Westhoffen en 1904 © Louis Christmann et en 2017 © Mathieu Bertola, Musées de Strasbourg


Quelques rares photographes sont identifiés, ainsi Louis Christmann, mais la plupart restent anonymes. Ils faisaient partie de la maison Braun à Dornach et les clichés sont conservés aux Archives départementales du Haut-Rhin. Les éditeurs ne reculent devant aucun effort pour diversifier les techniques utilisées, tout autant que les sujets reproduits. Parmi les photos en noir et blanc, certaines sont rehaussées manuellement à l’aquarelle ; d’autres vues sont imprimées en sépia, tandis que des sujets choisis sont reproduits en héliogravure sur un papier spécial, devenant des tirages de grande qualité. Parfois, le dessin est employé pour détailler des plans et relevés de maisons.

Les images plus remarquables sont les rarissimes photographies d’intérieurs paysans de l’époque : la cuisine de Pfulgriesheim ou la Stub de Wintzenheim-Kochersberg ont servi de modèle pour les installations mises en place au musée par Théo Berst, qui sont parvenues jusqu’à nous. Les costumes traditionnels ne sont plus portés, les scènes de la vie populaire ont bien changé ; seuls les éléments d’architecture et d’intérieurs offrent encore un point de repère, lien entre passé et présent.

Alexandre Tourscher, attaché de conservation au Musée Alsacien, et Mathieu Bertola, photographe des Musées de Strasbourg, ont conçu le projet de confronter la vision ancienne à la réalité du XXIème siècle. Recherchant les lieux fixés par les « Images du Musée Alsacien », ils ont choisi de retrouver les angles de prise vue des photographes autrefois missionnés pour ce projet. Si certains bâtiments sont étonnement bien préservés, d’autres ont disparu ou sont difficilement reconnaissables dans un environnement qui a bien changé.

L’exposition est présentée au Musée Alsacien, 23 quai Saint-Nicolas, du 18 octobre 2017 au 25 février 2018 (ouvert tous les jours de 10h à 18h, fermé le mardi, les 1er et 10 novembre, 25 décembre et 1er janvier).

Malou SCHNEIDER





Chroniques des sites internet : Aujourd'hui : les jeux


Cette chronique ne vise pas à l'exhaustivité : elle a pour seul objet de faire connaître les sites internet qui présentent des documents et recherches sur l'histoire de l'Alsace et des régions voisines, découverts au gré de nos pérégrinations internautiques. Elle accueille également les suggestions dans ce même domaine faites par nos lecteurs.

Site francophone sur les jeux et les jouets des époques antique, médiévale et renaissante, issu de la recherche scientifique
www.jocari.be

À l'approche de Noël, et parce que beaucoup de nos membres et lecteurs ont forcément gardé une part de leurs rêves d'enfant, voici un lien vers un site ludique. Ses concepteurs, cela ne surprendra personne, sont belges et archéologues, mais avec plusieurs collaborateurs internationaux (France, Italie et Pays-Bas). Leur projet, selon la page d'accueil, est de proposer un site francophone de référence sur les jeux et jouets des époques antique (Égypte, Orient, Grèce et Rome), médiévale et renaissante, issu de la recherche scientifique.

Il se présente sous la forme d'une base de données illustrée, à nombreux niveaux d'entrée, permettant à l'utilisateur de naviguer selon ses centres d'intérêt ou ses références initiales et regroupés à chaque fois autour des époques, des thèmes, des types de ressources ou des auteurs. Il réunit des objets de fouilles et de diverses collections muséographiques, un catalogue iconographique (vases peints, manuscrits, peintures, gravures, etc.), de même que des citations textuelles (des Antiques à l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert), tous éléments dûment accompagnés de leurs références (bibliographie, lieu de conservation, etc.).

Le corpus distingue les jouets et les jeux. Les premiers sont regroupés par nom, genre (prime enfance, simulation, adresse) et époque. Les seconds permettent en outre de faire des recherches par nombre de joueurs et niveaux de difficultés.

Vu l'ampleur du sujet, il y aura des références, des thématiques ou tout simplement des jeux qui manqueront ou qui seront traités de façon inégale. Ainsi, le chercheur alsacien sera déçu de n'y trouver qu'un tout petit nombre des découvertes ou références régionales : cinq entrées pour le terme "Alsace" à "Sources" ou trois à "Bibliographie". De même, les jouets mis au jour par l'archéologie des époques médiévales et modernes y paraissent bien moins référencés que ceux des périodes antérieures.

Ainsi, il n'y a rien sur les sifflets en os ou la vaisselle miniature sortis du sous-sol des châteaux et villes. Dans certains cas aussi se pose la question de l'indexation : ainsi, on trouvera peu de choses sous "cheval", mais plus de références sous "cavalier-jouet". Mais, comme d'autres bases de données du même type, l'utilisateur est invité à se transformer en contributeur pour enrichir le fonds. Et ce fonds est déjà immensément riche. L'un de ses intérêts fondamentaux est son caractère trans-périodes et supra national, réunissant en un même lieu des références éclatées et souvent confidentielles – on pense avant tout aux catalogues d'exposition, si difficiles à trouver et pourtant source essentielle pour ce sujet. Le chercheur, l'érudit ou le curieux y trouvera des détails inconnus ou le référentiel de base pour les questions qu'il se pose. Prenons des exemples. La marelle ou le moulin, un jeu qui intéresse beaucoup les castellologues alsaciens, qui en découvrent des éléments gravés sur les banquettes des fenêtres, les seuils de porte ou d'autres lieux plus incongrus.

Jocari nous présente sept types différents, avec leurs règles, de toutes périodes (depuis l'antiquité égyptienne) et sur tous supports, y compris des traités publiés, un ensemble de nature à contextualiser les découvertes locales. Les jouets de la prime enfance, par ailleurs, se déclinent en dizaines de cas, dans lesquels priment les hochets de luxe de l'Antiquité à nos jours, une pratique pointée du doigt par Jean-Jacques Rousseau qui préconise les objets les plus simples, que l'enfant peut mâchouiller à son aise. Enfin, on pourra aussi réfléchir aux questions de genre en suivant les divers jouets des garçons (soldats...) et des filles (poupées...) d'un bout à l'autre de l'Europe et parfois au-delà, depuis quasiment les origines de l'humanité.

Bref, un site web certes incomplet et parfois d'organisation inégale, mais ô combien stimulant pour tous les amateurs de jeux et sans aucun danger d'addiction.

Jean-Jacques SCHWIEN